Depuis que j’ai commencé à grimper mes premiers cols et à suivre plus assidument le Tour de France, il y a un col qui revient souvent dans les discussions : le Mont Ventoux. A chaque fois que je parle de cyclisme, il y a toujours cette question qui revient : « Et le Mont Ventoux, tu l’as déjà fait ? – Non, mais j’aimerai bien un jour. » Sauf que je n’avais plus envie que ce soit « un jour ». Alors, quand j’ai su que j’avais quelques jours de disponible fin mai, j’ai sauté sur l’occasion. J’allais enfin découvrir le mythique Ventoux.
Il existe des challenges un peu fou autour du Ventoux et je me suis dit que, quitte à y aller, autant essayer un de ces challenges. Parmi ces challenges, il y a la cinglée du Ventoux, la plus connue qui consiste à faire les trois faces du Ventoux en une journée dans l’ordre que l’on souhaite ; la Galérien, qui consiste à grimper les trois face et une montée forestière ; et enfin, la bi-cinglée, soit six fois le Ventoux. Rien que ça.
Pour les plus curieux, rdv sur https://www.clubcinglesventoux.org/
Comme je n’ai pas envie d’y aller pour rien, je souhaite tenter une bi-cinglée. Ça peut paraître complètement fou, mais étant donné que j’ai déjà fini un Bikingman, que je suis un entraînement régulier depuis le début de l’année, j’avais très envie de tenter. Je n’ai rien à perdre de toute façon à essayer. Une fois que je me suis décidée sur le challenge, il n’y a plus qu’à s’inscrire en ligne sur le site des Cinglés du Ventoux pour pouvoir recevoir ma petite carte et faire tamponner, au fur et à mesure, le challenge. Je m’engage ainsi sur environ 275km et 8800 m d+.
Je prends un logement à Malaucène pour être pile au début de l’ascension du Ventoux. Concernant l’ordre des ascensions, je compte commencer par Malaucène, puis par Bédoin et enfin par Sault, et je recommence tout une seconde fois.
J’arrive le dimanche 24 mai, vers 13h à Malaucène. Je pars aussitôt faire une petite sortie d’une heure entre Malaucène et Bédoin pour dérouler les jambes. Il fait chaud. Les premières grosses chaleurs de l’année sont présentes mais le cadre est magnifique. Je me réjouis d’être ici. C’est un petit rêve d’aller grimper le Ventoux. Vers 15h, je récupère mon Airbnb. Je me pose, je mange, je prépare mes affaires, puis j’essaie de dormir / faire une sieste, jusqu’à ce que je parte vers minuit. J’ai du mal à trouver le sommeil, mais au moins, je me repose. Je remange un dernier gros repas vers 19h, avant d’aller me recoucher de nouveau. Je me réveille vers 23h15. Je commence à me préparer, à me mettre dans ma bulle. Je grignote du fromage, je m’habille, je finis de préparer mes ravitos. J’attends patiemment minuit pour partir. Je ne peux pas partir avant car le challenge doit être effectué dans la même journée entre 00h01 et 23h59 pour qu’il puisse être validé.
Petite photo dans l’entrée du logement avant de partir des petites ruelles du centre de Malaucène. Il est 00h07 lorsque j’enclenche mon GPS. J’ai trop hâte. J’ai toujours une petite appréhension lorsqu’il s’agit de rouler de nuit, mais j’adore ça ! J’ai ma musique dans les oreilles, je suis seule, je suis sur mon vélo, je découvre un nouvel endroit, même si de nuit, je n’aperçois pas grand chose, seulement les courbes de la nature et les éclairages localisés des villes alentours, je suis en train de tenter un challenge, bref un gros mélange de tout ce qui me fait vibrer. Vais-je réussir ce challenge ? Je ne sais pas. Ce dont je suis sûre, c’est que je vais tout faire pour y arriver.
Je m’élance ainsi du col depuis Malaucène : une montée d’un peu plus de 21km pour 1532 m de dénivelé soit une moyenne de 7,2% avec des passages à 15%. Je suis hyper contente d’être là. C’est un petit rêve que je réalise en grimpant pour la première fois le Ventoux. Le début de l’ascension se passe bien, je me retrouve vite dans les passages à 8-9%. Il fait bon, ni trop chaud, no trop froid. Tout roule. Je pense à bien m’hydrater. Au bout d’une heure, je pense à grignoter une barre et un gel. Je n’ai jamais de stratégie précise au niveau de la nutrition : l’idée, c’est que jusqu’au petit matin 7h, je tourne qu’avec des barres et des gels régulièrement et qu’ensuite, je m’alimente avec des choses plus solides en boulangerie.
Je ne vois pas l’ascension passer. Les sensations sont plutôt bonnes et un peu avant d’arriver à la station du Mont Serein, situé 6km en dessous du Mont Ventoux, j’aperçois justement celui-ci, avec sa petite lumière rouge pour la première fois. Dans quelques kilomètres, j’y serai. L’excitation est au max. Je n’ai croisé personne jusqu’ici, hormis 2-3 voitures. Je sais qu’une fois là-haut, j’aurais le Ventoux pour moi toute seule. Le calme avant la tempête, et ça, ça me rejouit au plus au point. Je vois les panneaux défilés : plus que 5km, plus que 4km, plus que 3km, plus que 2km, plus qu’1km. Les pourcentages, eux, oscillent entre 8 et 10%. Enfin arrive le dernier kilomètre et le Ventoux est à moi.
Il est 2h50 quand j’atteins le sommet. Une ascension de faite sur les six. Je fais ma petite photo. Un petit vent léger refroidit l’atmosphère. J’enfile mon coupe vent. Je mange et je repars direction Bédoin. J’appréhende la descente car il y a un long passage dans la forêt et je n’ai aucune envie d’être percuté par un animal qui ne m’aurait pas entendu ou que je n’aurai pas pu anticiper. De plus, certains passages, dans la forêt justement sont assez raides et je suis loin d’être très à l’aise, même si je sens que j’ai fait des progrès en descente ces derniers mois. Il est 3h35 quand j’arrive à Bédoin en un morceau, ouf. Je m’arrête quelques minutes pour manger un peu et je repars pour faire ma deuxième ascension.
Si tout va bien, je devrais être proche du sommet pour le lever du jour et du soleil. J’ai si hâte. C’est l’ascension la plus réputée et la plus difficile du Ventoux : 21,3 km à 7,5% avec de longues lignes droites à plus de 10%. J’ai un peu peur, ça va être dur, mais j’en suis capable. Les premiers kilomètres sont irréguliers. Dans un petit hameau, je trouve une fontaine. J’en profite pour faire le plein d’eau et une petite pause pipi discrètement par la même occasion. Je repars, je suis bien, musique à fond, je chante, à ce moment-là, rien ne peut m’arrêter. Je débute la partie la plus raide de l’ascension. Je suis en force tout du long avec mes dix vitesses et ma cassette de 34. J’ai des petites douleurs qui apparaissent au niveau de mes lombaires, comme souvent quand je suis en force trop longtemps. Je prends ça comme un signe de devoir faire un peu plus de renfo (oups). Il est à peine 5h quand je commence à voir le jour se lever tout doucement. J’adore ce moment car c’est comme un nouveau départ. C’est moins fatigant, car de nuit, il faut redoubler de vigilance. Vers la fin de la partie en forêt et pour la première fois depuis que je suis partie de Malaucène, je croise un cycliste. Il me dépasse facilement mais c’est cool de me dire que je ne suis pas seule actuellement sur les pentes du Ventoux. J’approche doucement du chalet Reynard et le jour se lève petit à petit : un ciel bleu mélangé entre le foncé et le clair, avec une lueur de jour. Plus j’avance, plus le ciel se rosit au-dessus du paysage chauve et rocailleux.
Je peux déjà apercevoir le sommet mais il reste encore 6km pour l’atteindre. Le spectacle est incroyable autour, je découvre au fur et à mesure la vue. J’arrive au sommet vers 6h20. Il y a encore très peu de monde là-haut : nous sommes trois/quatre cyclistes et quelques traileurs. Je suis pile à l’heure pour assister au lever du soleil. C’est magnifique. Je saisis la chance d’être là, c’est tellement beau, tout est encore calme. Je sais qu’à la prochaine fois, ce ne sera pas aussi calme. Je mange, je profite du spectacle incroyable. Je suis tellement heureuse d’être ici.
Je ne traîne pas trop quand même, car il ne faut pas que j’oublie que j’ai encore quatre ascensions à faire et que plus ça va aller, plus je vais mettre de temps à les grimper avec la fatigue. Je repars direction Sault pour l’ascension la plus longue mais surtout la plus facile. Une fois arrivée en bas, je trouve une boulangerie, je prends trois quiches et un coca. J’en profite pour faire tamponner ma carte. Je mange une de mes quiches et je garde les deux autres pour plus tard. Je les mets dans une de mes poches arrières. Je ne veux pas spoiler mais ce sera une grosse erreur. Il est à peu près 7h40 quand je repars pour ma 3e ascension. Presque la moitié. L’ascension fait 25,5km à 4,5%. Ça se grimpe assez vite et facilement jusqu’au chalet Reynard. Les jambes vont bien, les sensations sont là, mais il commence déjà à faire chaud. Heureusement, il y a facilement de l’ombre, ce qui facilite les choses. J’arrive rapidement au chalet Reynard, la fin étant la même que l’ascension depuis Bédoin. Je m’arrête pour manger une des mes quiches, mais qu’elle ne fut pas ma déception en récupérant de la bouillie dans ma poche… Le combo sac en papier avec la transpiration dans le dos a complètement détruit les quiches. J’en ai plein les doigts. C’est quasiment impossible à manger. Je suis obligée de jeter le reste. Quel gâchis ! Je m’en veux de ne pas y avoir pensé avant. Je repars. Le soleil commence à chauffer et il n’y a plus un seul point d’ombre. Ce sont les premières grosses chaleurs de l’année et je n’y suis pas habituée. Là, je sens que ça rend l’effort beaucoup plus difficile. Il y a des photographes qui s’installent le long de la route, alors j’essaie de faire bonne figure. Je ne dis pas non à une petite photo avec le Ventoux.
La fin me paraît interminable. Il y a pas mal de monde, entre les cyclistes et les automobilistes. Je suis déjà en train de regretter le calme des heures précédentes. J’arrive enfin là-haut pour 10h. Mon dieu, le nombre de personnes là-haut. Je passe à la petite boutique de souvenir pour faire tamponner ma carte et me prendre un orangina. Je le bois d’une traite et je repars direction Malaucène.
Dans la descente, je découvre le paysage incroyable que je n’ai pas pu voir lors de l’ascension de nuit. C’est trop beau. Je ne peux pas prendre le temps de contempler, car je suis en descente. J’essaie de rester focus. Plus je descends, plus j’ai l’impression d’entrer dans un four. Je sens que ça va être assez compliqué pour la suite. Une fois de retour à Malaucène, je veux prendre le temps de manger un vrai repas. Sauf que j’avais oublié un petit détail : il est à peine 11h et je devrais me contenter d’un sandwich au fromage. Avec la chaleur, j’ai du mal à m’alimenter et je commence à douter de pouvoir terminer cette bi-cinglée. Je fais le plein d’eau, je fais tamponner ma carte et je repars. Il est presque 12h. L’objectif c’est que je prenne mon temps, mais que j’arrive au sommet.
Dès les premiers coups de pédale, je sens la difficulté de rouler sous cette chaleur. Et là, je prends conscience que ça va être très difficile pour la suite et que je ne vais sûrement pas réussir à aller au bout de ce challenge. Je m’oblige à faire un premier arrêt sur le côté de la route, car je sens un coup de chaud arrivé. Il faut que je gère mon effort. Je m’hydrate, je respire. Il n’y a quasiment aucune ombre dans cette ascension depuis Malaucène. Le ressenti est atroce. Je ne sais même pas si je vais pouvoir aller au bout de cette ascension avec cette chaleur. L’effort est décuplé. Je repars, j’essaie de m’accrocher, quitte à ne pas finir, malheureusement, ce challenge, autant que je m’accroche à terminer une ascension supplémentaire. Je repars, mais très vite je sens que je vais de nouveau devoir m’arrêter. Plus j’avance, moins je me sens bien. Je trouve un tout petit coin d’ombre et je m’arrête encore. Je bois, beaucoup, et je me rends compte qu’il n’y a aucun point d’eau dans cette ascension. C’est la merde. Après une petite pause de cinq minutes, je repars. Mais maintenant, je commence à hésiter : est-ce que je prends le risque de continuer au risque d’être vraiment mal ou est-ce que j’arrête mon challenge et je rentre ? Je continue de pédaler, mais quelques mètres plus loin, je décide de faire demi-tour. C’est le coeur serré et les larmes aux yeux que je redescends vers Malaucène, après avoir grimpé le premier tiers de l’ascension. La chaleur m’est insupportable. Je ne veux pas prendre le risque de faire un malaise, risquer de me retrouver sans eau. C’est trop dangereux.
Evidemment, je suis un peu déçue car je sens que j’avais encore les jambes pour continuer. Après coup, je me suis dis que j’aurai du redescendre par Bédoin pour profiter de l’ombre en forêt, car je suis libre de faire les six ascensions dans l’ordre que je souhaite. Ce n’est que partie remise. C’est sûr que je reviendrais pour réessayer. Je n’ai pas dit mon dernier mot.
Ça me donne tout de même une belle sortie de 152km et 4700 d+.